Il y a quelques années, j’ai été victime de harcèlement sexuel au travail.

Une enquête interne a eu lieu, j’ai été mise en télétravail, contrainte à observer une confidentialité stricte qui m’empêchait d’expliquer mon départ abrupt à mes collègues. J’ai fourni mes emails, mes textos, et les contacts d’ami.e.s et de membres de ma famille. J’ai été interrogée à plusieurs reprises, puis laissée sans nouvelles ni accompagnement psychologique, pendant des mois. J’ai fini par quitter mon job. J’ai dû me battre pendant plus d’un an pour savoir ce qu’il était advenu de l’enquête, jusqu’à devoir faire intervenir un service de médiation externe. J’ai finalement réussi à obtenir la confirmation par email que les faits de harcèlement avaient été avérés et des sanctions appliquées. Je n’ai jamais su lesquelles, je sais simplement que l’auteur des faits a conservé son poste. Au sein de mon entourage, j’ai parfois rencontré l’incrédulité voire l’hostilité quand il a fallu raconter mon expérience. Lors d’un échange particulièrement marquant, l’une des personnes de mon cercle intime m’a même sèchement demandé d’arrêter de “jouer la victime”.

Ce que je décris ici porte un nom: la victimisation secondaire. C’est un phénomène bien connu de celles et ceux qui ont été victimes de violences et qui fait désormais l’objet de nombreuses recherches en criminologie (ici et par exemple). La victimisation secondaire a lieu lorsque les réponses de la société, de l’entourage, de la justice, de la police sont inadéquates face à un témoignage de violences. Cette victimisation secondaire a impacté ma vie personnelle et mes choix de carrière dans une mesure qui reste difficile à évoquer, mais dont la manifestation la plus heureuse est mon engagement actuel pour l’égalité femmes-hommes au travail.

Ce sont les sanglots maîtrisés d’Audrey Pulvar sur France Inter il y a quelques jours qui me poussent à écrire maintenant. Cette voix forte qui demande à ce que les victimes soient écoutées, leur temporalité respectée, leur parole acceptée. La puissance de ce témoignage impose la réflexion, alors que d’inévitables accusations d’opportunisme salissent déjà la courageuse lettre ouverte de ses cousines, victimes d’inceste. Comme l’ont pointé du doigt de nombreux.ses militant.e.s contre les violences sexuelles, ce n’est pas la parole qui se libère aujourd’hui, mais bien plutôt l’écoute. S’il est impératif de continuer à mieux former le personnel de police, les juges aux affaires familiales, le personnel RH et les managers à l’accueil d’une parole de victime, il faut également former nos familles, nos ami.e.s, nos collègues, les médias.

Être victime, ce n’est pas un rôle qu’on endosse. Ce n’est pas une personne que l’on devient. Être victime, c’est un état. Comme un état grippal, ou un accident du travail: c’est une phase que l’on traverse et qui affaiblit notre système immunitaire. La vie et l’humain sont ainsi faits que nous serons toutes et tous, un jour, victimes de violences, plus ou moins grandes, plus ou moins sanctionnées, plus ou moins reconnues. Être victime de violences sexuelles, plus de 9 fois sur 10, c’est dire la vérité, ce n’est pas manipuler ou mentir de façon opportuniste. Les anglo saxons répugnent à utiliser ce terme auquel ils préfèrent celui de “survivant” (survivor), pour restaurer la capacité d’action du sujet. Mais pour être survivant, il faut d’abord avoir été victime. Ne pas reconnaître les victimes, c’est les priver des outils qui permettent justement de dépasser cet état qui ne devrait être que transitoire.

Si nous avons su construire un protocole social bien rôdé pour réagir aux maladies et accidents de la vie avec compassion (“ma pauvre!”), écoute (“tu as mal?”), et sollicitude (“j’ai l’adresse d’une super ostéopathe” “tu veux un café?”), nous sommes bien capables de faire la même chose pour les victimes de violences. C’est d’autant plus important que, autant le répéter, la vaste majorité d’entre nous traversera, un jour, cet état de victime.

Heureusement, ce nouveau protocole social est simple: écouter, croire, soutenir, rappeler la loi, orienter. L’organisation Nous Toutes déploie notamment des trésors de pédagogie pour former le grand public à recevoir la parole des victimes, si bien que même le Président a retenu la leçon en utilisant les affirmations suivantes lors de sa récente allocution au sujet de #metooinceste: “On est là. On vous écoute. On vous croit”. Il s’agit donc de construire, collectivement, ce nouveau protocole social qui nous permettra de réagir face aux victimes de violences.

Je te crois.

Tu as bien fait de m’en parler.

Tu n’y es pour rien.

Je suis là.

La loi interdit ce que tu décris.

Le 3919 est anonyme et gratuit, tu peux les appeler.

Ne participons plus à la victimisation secondaire des victimes de violences. Quelques mots simples suffisent. Apprenons les.

Founder at Toutes Ambitieuses

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